Si l’édition 1966 des 24h du Mans est entrée dans la postérité, celle de 55 marquera à jamais l’histoire de la discipline comme étant la plus dramatique de toutes. A la fin du 35ème tour, dans la ligne droite des stands, la Mercedes 300 SLR de Pierre Levegh va terminer sa course dans le public, emportant avec elle le pilote français et plus de 80 spectateurs. Aujourd’hui sur DLEDMV, après Le Mans 66, on vous joue Le Mans 55. Séquence émotion…

Le Mans 55 : Souvenir d'une course dramatique... 1

Nous sommes le 11 juin 1955. Les Flèches d’Argent sont de retour dans la Sarthe. Victorieuses en 1952, elles avaient disparu de l’épreuve en 53 et 54 avant de faire leur grand retour pour le Mans 55. Trois Mercedes 300 SLR sont alignées au départ. La N°21 de Karl Kling et d’André Simon, la N°20 confiée à Pierre Levegh et à John Fitch ainsi que la N°19, grande favorite avec son équipage de rêve composé de Juan Manuel Fangio et Stirling Moss. Le premier est déjà auréolé de deux titres mondiaux en F1 et vole vers son troisième. Quant au second, il est considéré comme le meilleur espoir de la discipline et vient juste de remporter les Mille Miglia déjà au volant d’une SLR en s’adjugeant au passage, le record de l’épreuve. En face, on retrouve Jaguar et ses Type D et bien entendu Ferrari avec ses 121LM officielles. Les anglaises se sont imposées en 53 et les italiennes ont bouclé l’épreuve devant ses concurrentes en 54. L’épreuve s’annonce donc disputée et excitante, attirant plus de 300000 spectateurs !


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Le départ est donné à 16 heures. A l’époque, les voitures sont rangées en épi d’un côté de la piste… les pilotes alignés de l’autre. Au drapeau à damier, chacun se précipite vers sa monture, y saute, démarre et se lance dans la course de 24h. Les Ferrari N°3 et N°4 sont les premières à s’élancer, suivies par les deux Type D N°6 et N°8. Levegh leur colle au train alors que Fangio s’est raté. Il a voulu imiter le style de son coéquipier, et sauter à bord de la SLR sans ouvrir la porte. En retombant dans son siège baquet, son pantalon s’est coincé dans le levier de vitesse… le temps de l’en dégager et de démarrer, il se retrouve derrière le peloton. Mais il en faut plus pour décourager l’Argentin qui va alors aligner des chronos dignes des qualifs ! Au bout de cinq tours, Fangio est au cul des deux voitures de tête, la Ferrari d’Eugenio Castellotti et la Jaguar de Mike Hawthorn.

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Pour Hawthorn, britannique nationaliste dans l’âme et anti-germanique, il est hors de question qu’une Mercedes prenne la tête. Il pousse sa Jaguar dans ses derniers retranchements. Castellotti décroche, Fangio suit le rythme. Les deux voitures se lancent alors dans une course folle, digne d’un grand prix. A 18h Hawthorn signe un retentissant 4min06 et s’empare du record du tour. 25 minutes plus tard, la Jaguar N°6 et la Mercedes N°19 arrivent sur la 300 SLR de Pierre Levegh qui tient un rythme moins soutenu afin de préserver sa voiture.

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Nous abordons le 35ème tour. Castellotti est rentré aux stands pour ravitailler et laisser le volant à Paolo Marzotto. Hawthorn doit aussi rentrer, cela fait trois tours que son mécanicien lui fait signe à chacun de des passages devant les stands. Levegh et Fangio doivent également rentrer pour laisser le baquet à Fitch et Moss. Pendant ce temps Lance Macklin fait sa course au volant de sa petite Austin-Healey, il accuse déjà plusieurs tours de retard et voit débouler Hawthorn, toujours en tête, qui vient de mettre un tour à Levegh et doit rentrer aux stands. Les quatre voitures se suivent dans l’ordre suivant : Macklin (qui va se prendre un tour de plus), Hawthorn (en tête), Levegh (qui vient de se prendre un tour) et Fangio (deuxième). 200 m séparent les quatre voitures alors qu’elle abordent la courbe de « Maison Blanche », suivie d’une courte ligne droite qui se termine sur une courbe à droite. Elle signe le début de la ligne droite des stands dont l’entrée se situe à droite, juste avant cette courbe.

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Hawthorn sort de « Maison Blanche » et se lance dans la dernière ligne droite avant l’entrée des stands. Il arrive sur l’Austin-Healey de Macklin. Lancée à 240 km/h la Jaguar dépasse par la gauche l’Austin qui roule tout juste à 175 km/h. Quelques dizaines de mètres plus loin Hawthorn se met debout sur les freins (la première et la seule à être équipée de disques) avant de se jeter, à droite, dans l’entrée des stands. Macklin qui vient tout juste de se faire doubler est surpris par la manoeuvre du pilote britannique, il bloque ses freins (des tambours) et fait un écart sur la gauche pour l’éviter. Levegh arrive juste à ce moment là à plus de 200 km/h. Il percute l’arrière de l’Austin Healey qui fait office de tremplin. La 300 SLR du pilote français décolle et part s’écraser sur le muret qui sépare la piste des tribunes. Au moment de l’impact, la voiture explose littéralement et se disloque en expédiant des débris en feu dans les tribunes et sur la piste. Pierre Levegh est tué sur le coup, ainsi que plus de 70 spectateurs. De son côté, l’Austin part en toupie, percute le muret des stands avant de rebondir sur celui d’en face qui borde les tribunes. Trois personnes sont blessées, dont un gendarme qui perdra la vie des suites de se blessures.

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Par miracle, Fangio réussit à éviter ce chaos, endommageant que légèrement sa carrosserie. Il avouera qu’en fait, à la sortie de « Maison Blanche », Pierre Levegh lui avait fait signe du bras pour signaler à l’Argentin qu’il le laisserait passer dans la ligne droite des stands. Fangio avait levé le pied… c’est sûrement cela qui lui sauvera la vie.

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De son côté, Hawthorn est abasourdi par le spectacle qui se déroule à côté de lui et dans ses rétros. Il voit l’explosion et, sans s’en rendre compte, dépasse son stand et s’arrête en catastrophe plusieurs dizaines de mètres plus loin. Le règlement interdit de faire marche arrière. Alors que Lofty England – le directeur sportif de Jaguar – court vers son pilote, Hawthorn quitte sa voiture et se précipite vers Macklin. Conscient de ce qu’il vient de provoquer, il n’a qu’une idée en tête, s’excuser. Terrorisé, ce dernier lui lance : « Tu as failli me tuer, non, je ne te pardonne pas ! ». Il est alors rejoint par England qui lui ordonne de reprendre le volant de sa voiture dans le but de boucler un nouveau tour afin de pouvoir, à son terme, procéder à son ravitaillement et à son relais. Hawthorn refuse… mais se retrouve obligé d’accepter devant l’insistance de son boss. A son retour… quand il descend de sa Jaguar, il est en état de choc et complètement hystérique. Ivor Bueb, son coéquipier prend le relais. Car malgré la situation dramatique, l’organisation décide de laisser la course continuer. Une décision qui s’avère finalement logique… Le départ des 300000 spectateurs aurait provoqué des bouchons aux abords du circuit, empêchant le passage des secours. Le bilan aurait été bien pire…

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Pendant ce temps là, Fangio a pris la tête de la course. La Type D pilotée par Bueb est maintenant loin derrière. Les relais se succèdent, et la Flèche d’Argent N°19 de Moss et Fangio domine la course. Mais à 1 heure du matin, la direction de Mercedes contacte Alfred Neubauer, le directeur sportif, et lui intime l’ordre de stopper les deux voitures encore en course. Les Ferrari ayant abandonné sur problèmes techniques, Hawthorn et Bueb n’auront plus qu’à dérouler jusqu’au drapeau à damier qu’ils franchiront avec 5 tours d’avance sur l’Aston Martin DB3S du duo Peter Collins – Paul Frère. Choquée, Mercedes se retirera de toutes compétitions auto pendant des dizaines d’années. Elle reviendra au Mans dans les années 80 par le biais de Sauber et officiellement en 98 et 99.

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L’enquête qui en découlera sera mouvementée. Les anglais jugèrent Levegh trop vieux (49 ans lors de son accident). Les français considérèrent Hawthorn comme seul responsable, appuyés par les témoignages de Macklin, qui n’a jamais pardonné. Pourtant la conclusion des officiels fera état d’un fait de course. Un non lieu sera prononcé le 10 novembre 1956. Malgré tout, ce drame allait susciter un sentiment de rejet envers le sport auto. Certains pays allèrent même jusqu’à l’interdire… ce fut notamment le cas du Mexique dont le gouvernement fera stopper la Carrera Panamericana. En Suisse, cette interdiction est toujours en vigueur. En France et en Allemagne, les courses reprirent en 1956. Mais les normes de sécurités devinrent plus sévères.

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Choqués, certains pilotes raccrochèrent leur casque définitivement. Ce fut par exemple le cas du pilote brésilien Hermano da Silva Ramos qui pilotait une Gordini ce jour là, ou encore Mike Sparken qui était au volant d’une Ferrari. De son côté John Fitch, le coéquipier de Pierre Levegh, se battra tout le reste de sa carrière pour faire améliorer la sécurité des spectateurs et des pilotes. Il sera l’inventeur, entre autres, des barrières à absorption de choc.

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Le 11 juin 1955, le pilote Pierre Levegh et 81 personnes ont perdu la vie sur le circuit du Mans. 120 spectateurs vont également être blessés. Ce court métrage est surement le plus bel hommage qui leur ait été rendu…

 

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