Mais c’est quoi c’te bouille ? C’est t’y pas tout mignon hein ? Une Austin Healey Sprite… ou appelez la par son p’tit surnom, la Frogeye. Un truc tout mini, tout pétillant, où tu redécouvres des sensations oubliées. Le cul posé à quelques centimètres de l’asphalte, les cheveux au vent, un moteur volontaire pour un poids plume. Vous voulez quoi d’autre finalement ?

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L’Angleterre, c’est le pays où il pleut tout le temps, et quand il ne pleut pas, y’a du brouillard et on se pèle les miches ! Le pays idéal pour profiter d’un roadster… Non ne riez pas, car c’est là bas qu’ils sont nés au début du 20ème siècle avec Morgan et ses cyclecar, des “voitures” à trois roues, biplace, dépourvues de toit et qui dépassaient alors tout juste les 200 kg. Le terme de roadster existait déjà depuis la fin du 19ème siècle. Il définissait un cheval apte à voyager… oui, rien à voir. Si il allait être un peu utilisé à toutes les sauces, c’est réellement après la 2nde guerre mondiale qu’il allait représenter ces petits cabriolets deux places, aussi compacts que légers, signe d’un caractère plutôt excitant et amusant. Grâce à lui, on découvrait un usage divertissant et ludique de l’automobile. Une approche quasiment inutile mais totalement vouée au plaisir et au fun. Après une sombre période de conflits, on comprend que les gens avaient besoin de se changer les idées… il symbolise à sa façon cette période aujourd’hui bien trop lointaine qu’on appelait les 30 glorieuses (45 – 75).

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De l’autre côté de la Manche, la voiture plaisir allait donc prendre la forme d’un paradoxe… Au pays où le temps est presque tout le temps pourri, on allait se la jouer cheveux au vent. Morgan, MG, Triumph, Jaguar… tous allaient s’y mettre et proposer son roadster dans sa gamme. Au début des années 50, la British Motor Corporation allait naitre de la fusion de Morris et Austin. Un ogre industriel qui allait enfiler les marques comme des perles, Austin, MG, Morris, Riley, Wolseley, Princess, Vanden Plas…et Austin Healey. En 62, ce monstre allait une nouvelle fois prendre de l’ampleur, en devenant la British Leyland avec l’arrivée de Jaguar, Triumph et de Rover. Surement trop gros, trop lourd, trop compliqué, le groupe allait finir par s’effondrer en entrant dans les 80’s et toutes les marques allaient progressivement soit disparaitre, soit être revendues, signant ainsi l’effondrement de l’industrie automobile britannique. Mais ceci est une autre histoire, qui nécessiterait une collection de plusieurs tomes pour être racontée correctement.


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Avant de revenir à nos moutons… ou du moins à notre grenouille, laissez moi vite fait vous parler de Donald Healey. Pilote de le Royal Flying Corps pendant la 1ère guerre mondiale, membre de la patrouille anti-zeppelin et pilote instructeur, il est accidentellement abattu par la défense anti-aérienne britannique alors qu’il rentrait de mission de nuit. Rescapé, il est alors réformé de l’armée en 1916 alors qu’il n’a que 18 ans (ouais le gars était aussi doué que précoce !). Il prend alors des cours de mécanique et une fois le conflit terminé, ouvre son garage. A partir de 1929, il se lance dans la course auto, et participe à plusieurs rallyes, dont le Monte Carlo qu’il va remporter en 1931 sur une Invicta 4.5 l. Fort d’une solide réputation d’ingénieur, de concepteur et de pilote, c’est cette même année qu’il va prendre la direction de Triumph Motor Company et contribuer à la naissance des modèles Croix du sud et Dolomite 8.

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En 39, il participe à l’effort de guerre en développant un carburateur pour moteur d’avion ainsi qu’en concevant des voitures blindées pour Humber. En 45 il ouvre la Donald Healey Motor Company Ltd et passe un accord avec Nash pour construire une voiture de sport avec carrosserie alu sur un châssis de sa conception – la Nash Healy – qui verra le jour en 51, mue par le 6 en ligne de la Nash Ambassador. L’année suivante, la Nash Healey va accrocher une 3ème place aux 24h du Mans et en octobre 1952, Healy présente un prototype lors du salon de Earl Courts. Il va alors recevoir sur son stand, le premier jour du salon, la visite de Leonard Lord, le directeur d’Austin au sein de la British Motor Corporation. Emballé par ce proto, il propose aussitôt à Healey un contrat de collaboration d’une durée 20 ans, afin de produire ses voitures sous la marque Austin Healey. Ce contrat est rédigé dans la foulée et le soir même, l’accord est signé par les deux hommes.

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En 53, le proto allait donner naissance à l’Austin Healey 100. En parallèle, Lord va lui demander d’imaginer une petite sportive capable de reprendre l’esprit des MG Midget. Healey va lui proposer la Sprite, un roadster dans sa plus simple définition. Biplace, compact, dépouillé, propulsion avec un train avant à roues indépendantes et motorisé par un petit 4 cylindres BMC Type A de 948 cm3 pour 43 ch, les 664 kg devraient faire le reste. En 58, l’Austin Healey Sprite débarque sur le marché. Bon, ne rêvons pas, avec 43 ch sous le capot, et malgré toute leur bonne volonté, votre nuque ne craint pas grand chose. Niveau perf, c’est kif kif, entre un 0 à 100 en 20.3 secondes et un Vmax de 133 km/h vous ne risquez pas de voir votre permis partir en fumée (quoique !). Non, l’esprit de la Sprite est ailleurs… son truc, c’est les p’tites routes, le cul posé à quelques centimètres du bitume, pour se transformer en jouet qui chasse les trajos en offrant les sensations d’une grande. Et dans ce rôle là, elle va être plutôt bonne !

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Son look est mignon, elle va vite s’attirer la sympathie des amateurs de sportives accessibles qui vont rapidement lui donner le nom de frogeye. La faute à ses phares proéminents… En fait, à la base Donald Healey comptait équiper sa voiture de pop up, en ayant imaginé un système de basculement avec les phares à plat (une idée que reprendra Porsche des années plus tard avec sa 928). Mais BMC allait lui imposer un budget si serré qu’il devra sacrifier cette innovation pour y préférer, contraint et forcé, deux yeux globuleux fixes. Attention, malgré sa bouille batracienne, la Frogeye est bien née. Le châssis a été développé par Barry Bilbie qui s’est directement inspiré de ce que Jaguar avait fait sur la Type D en adoptant une structure monocoque renforcée, réalisée en acier pour l’habitacle et la partie arrière sur lequel vient se greffer un demi châssis qui accueille le moteur et habillé par des panneaux en alu qui englobent la face avant, les ailes et le capot en un ensemble monobloc. A l’arrière on retrouve un pont rigide suspendu par des lames de ressorts et à l’avant, un train triangulé avec duo ressorts amortisseurs. La caisse est lisse comme un galet et pour ouvrir la portière, il faut aller chercher une unique poignée située dans l’habitacle.

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Le potentiel est là et bien là. Les préparateurs vont rapidement se pencher sur son cas et sur celui de son 4 cylindres. Graham Hill va se faire assembler une version bien énervée avec laquelle il va croiser à plus de 210 sur les autoroutes belges. Une autre va s’octroyer une victoire de catégorie à Sebring et les Sprite vont se retrouver shootées dans tous les sens pour devenir une valeur sûre des courses anglaises et mondiales.

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C’est l’une d’elles qui file le sourire à François depuis maintenant quelques années. Sa Frog’, il l’a trouvée à Cherbourg, roulante, et très saine et surtout sans corrosion puisqu’importée de Californie, donc préservée des affres d’une météo capricieuse et humide. Cela n’a pas empêché qu’il y avait quand même pas mal de choses à y faire. Sans tourner en rond, François allait décider de lui offrir la restauration qu’elle méritait. 3 ans de taf, en commençant par la mécanique. Révision complète, remplacement tous les joints bloc et boite, ainsi que des poulies et courroies. Niveau transmission, l’embrayage, le maitre cylindre et le récepteur hydraulique allaient être remplacés par du neuf, avant d’enchainer par les trains roulants et les suspensions puis de refaire tout le freinage et de terminer en refaisant tout le faisceau.

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Fini ? Naaan ! Vient le tour de la carrosserie qui va être entièrement déposée et refaite. Attention, l’Austin Healey Sprite était assemblée à la main. En 59, la précision des panneaux et de leur montage, ne dépendait que de celle du carrossier qui s’en chargeait. Du coup, François n’a pas voulu que la restauration lui fasse perdre ce charme d’antan. Vous le remarquerez surtout au niveau des alignements de la face avant… le gars n’a pas bossé en fermant les yeux, il a juste restauré en préservant ce qui avait été fait il y a plus de 60 ans. Un respect de l’artisanat qui va nous réconcilier avec les puristes (‘fin j’vous rassure, c’est pas l’objectif). Mais vu que chez DLEDMV on aime aussi bien l’origine que le modifié, on comprend largement le choix de François (c’est ce qu’on appelle l’ouverture d’esprit non ?!). Une fois refaite, la Frogeye a retrouvé sa robe rouge d’origine. ‘Faut reconnaitre que ça change des roadsters anglais qui se parent de vert d’autant plus que vue la bouille pétillante de la Sprite, cette couleur lui va plutôt bien.

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Après ces trois années d’immobilisation et de restauration, François n’en pouvait plus. Il démarre son roadster et en profite maintenant pour arpenter les départementales, cheveux au vent. Pendant deux ans, il va donc limer l’asphalte des belles routes provençales (non j’ai pas dit les plus belles… ah ben si !) en compagnie des membres du club 4A. Puis, il décide que c’est alors le moment de remettre la voiture au garage afin d’y offrir la touche finale, et de faire refaire l’habitacle. Heureusement, il est plutôt compact. Enfin, ça n’empêche pas qu’il va être mis à nu, avant qu’une sellier se charge de tout rhabiller, dans une sellerie crème et rouge, juste magnifique. Quelques touches de chrome, un peu de carrosserie apparente, le bois du pommeau et du volant, l’ambiance est là, une véritable invitation à voyager dans le temps. En y étant, François a craqué en remplaçant le pare brise d’origine par deux petits wide screen, qui donnent une allure plus racing… et ça lui va bien.

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Au final, inutile de vous dire que François savoure chaque minute, chaque kilomètre passé derrière le volant de sa p’tite Austin Healey Sprite. Perso, j’ai jamais été foncièrement attiré par l’esprit roadster anglais. Mais l’esprit jouet, ce plaisir sans filtre que ça doit procurer, les sensations par paquet de douze… je reconnais qu’on doit facilement et rapidement se faire prendre au piège.

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